Hercule : les travaux remis aux calendes grecques

Au début du mois d’octobre, Jean Bernard Levy, le PDG d’EdF, a expliqué dans une lettre à ses collaborateurs que la présentation du projet « Hercule » serait différée de quelques mois. Les auspices n’étaient pas favorables pour mener ce premier travail d’Hercule à bon port. Mr Levy a imputé l’arrêt du projet à la négociation que le gouvernement français conduit sur la réforme de l’ARENH (accès régulé à l’énergie nucléaire historique). Or la vérité est tout autre : la faiblesse de l’actionnaire majoritaire (l’État français) sacrifie une fois de plus son entreprise EdF.

Nous n’allons pas perdre de temps à expliquer la réforme de l’ARENH, qui en fin de compte n’est qu’une diversion à la libéralisation ratée du secteur électrique français, ni à développer les raisons de la Commission Européenne pour ne pas faciliter les choses au gouvernement français. Nous voulons consacrer cet article à EdF et à comment une grande entreprise, dotée de grands techniciens et moyens, pourrait s’écrouler, poussée par un actionnaire suicidaire.

Le projet Hercule est l’une des dernières chances pour EdF ; espérons que Jupiter et tout l’Olympe lui offriront (à EdF) une nouvelle opportunité.

Au risque de rallonger un peu le présent article, je pense qu’il convient dans ce cas de revenir en arrière et d’expliquer un peu l’histoire récente du marché électrique européen et la manière dont EdF a navigué dans cette tourmente.

Le modèle compétitif initié par les Anglais à la fin des années 80 a fait fureur sur le continent. L’Union Européenne décide de traiter l’électricité comme un produit de consommation ordinaire et de la soumettre aux règles de la concurrence. L’abolition des monopoles, la libre implantation de nouvelles capacités de production, le libre accès aux réseaux, le principe de segmentation et de séparation des activités (unbundling) deviennent les fondements du nouveau cadre légal. Avec la directive 96/92 du 19 décembre 1996 puis la directive 2003/54 du 26 juin 2003 relatives au marché intérieur de l’électricité, l’Union Européenne met en place son grand marché de l’électricité.

La France suit le modèle sans grand enthousiasme. Le système français de monopole d’État avait démontré sa qualité : indépendance énergétique, qualité de service, prix stables et relativement bas. Pourquoi alors en changer ? Que faire du monopole d’EDF dans le nouveau contexte ?

La France décide donc de faire le minimum en matière de transposition des directives pour éviter une opposition frontale avec l’Europe, sans adhérer pleinement au nouveau modèle. La loi n°2000-108 du 10 février 2000 ouvre à la concurrence la fourniture des grands consommateurs (30% du marché). Un organisme de contrôle est créé (la CRE, Commission de Régulation de l’Electricité, devenue depuis Commission de Régulation de l’Énergie) et de nouvelles responsabilités sont conférées à l’autorité de la concurrence. EDF est contrainte de scinder en entités juridiquement autonomes les activités de transport (RTE) et de distribution (ErDF devenue plus tard Enedis). La loi n°2004-803 du 9 août 2004 ouvre 70% du marché à la concurrence. Avec la loi n° 2006-1537 du 7 décembre 2006, c’est 100% des clients qui sont éligibles à partir du 1er janvier 2007. La libéralisation formelle du secteur est un fait, le consommateur est libre de choisir son fournisseur. Mais à qui peut-il acheter cette énergie ?

Du côté de l’offre, la décision française fut d’éviter tout démantèlement réel d’EDF. Seules les importations et les nouvelles capacités (limitées) de production permettaient l’arrivée de nouveaux acteurs du marché de l’électricité. Dans les années suivantes, l’Union européenne imposa à EDF la cession à ses concurrents d’une part de sa production au travers du mécanisme des VPP (virtual power plants) qui activèrent le marché de gros de l’électricité. Durant ces années, l’État ne se résigne pas à tenir un simple rôle de planificateur et de contrôleur du fonctionnement du marché. Il suit avec inquiétude les augmentations du prix de l’électricité, intervenant à chaque fois qu’il l’estime nécessaire, en créant, année après année, de nouveaux outils d’intervention : TARTAM ; ARENH, Exceltium, traitement spécial réservé aux électro-intensifs, tarif de précarité, etc. Tous ces acronymes ont un dénominateur commun : priver EdF de ses marges (légitimement obtenues) pour les répartir avec les consommateurs français.

Chacune de ces interventions sur le marché est obtenue après d’interminables négociations avec la Commission qui présume que l’Etat français subventionne les industriels français à travers EdF (comme c’est le cas). Malgré les réticences de la Commission, les réformes se font. EdF se voit dans l’obligation de vendre sa production en dessous du prix du marché puisque son actionnaire le lui impose. Même un éléphant de la taille d’EdF maigrit s’il cesse de manger et, avec le temps, meurt. L’action d’EdF qui dépassait 75 € en 2007 dans ses moments de gloire, se situe ces jours-ci aux alentours de 9 euros.

Du côté d’EdF, un difficile travail d’adaptation à son nouvel environnement libéralisé a commencé. Son actionnaire ne lui rend pas les choses faciles, en ajoutant à l’environnement changeant un leadership mouvant. Nous passons d’un P. Gadonneix avec une vision paneuropéenne (probablement le président avec la vision la plus claire du nouveau marché et du futur positionnement de EdF) à H. Proglio qui décide tout le contraire : M. Proglio prône un EdF franco-français et bat en retraite pour défendre son château fort -–: la France et le nucléaire. M. Levy, qui a été le seul à enchainer deux mandats (et un changement de Président de la République), suit le choix only-nuclear de son prédécesseur et se retrouve englué dans la pire des crises. EdF n’est pas capable de financer les investissements nécessaires pour la rénovation du parc nucléaire et l’Etat n’est pas en situation de consentir des augmentations de capital.

La solution à cette crise passe par une restructuration de la compagnie « à l’Allemande », comme E.on et RWE l’ont déjà fait. Il s’agit de séparer les actifs toxiques des actifs sains (régulés et bancables). Les actifs bancables sont partiellement cédés à des capitaux privés – ce qui fournit un premier ballon d’oxygène aux activités en difficulté – En même temps que l’on donne de la transparence à l’activité « toxique » afin que toute dérive soit traitée dans l’immédiat.

C’est de là qu’est né le fameux projet Hercule, qui selon les mots de M. Levy « […] a pour ambition de scinder le groupe en deux parties. L’une, intégrant le nucléaire, l’hydraulique et le réseau de transport (RTE), sera renationalisée avec une indemnisation des actionnaires actuels. L’autre regroupera les renouvelables, les réseaux de distribution (Enedis) et les activités de services. Délestée du risque nucléaire, cette dernière serait introduite en Bourse avec la perspective d’une valorisation supérieure à la valeur actuelle de 33 milliards ».

Selon cette partition, dans EdF « blue », avec les actifs toxiques (nucléaire), on trouve RTE (activité régulée et très rentable) et l’activité hydraulique. Cette dernière semble incluse dans le groupement afin d’assurer que, en restant 100% publique, elle n’ait pas à se soumettre au processus de rénouvellement de concessions (ce point mériterait un autre article) ; Alors que EdF « vert » est formé des actifs facilement cessibles : réseaux de distribution ; actifs renouvelables régulés ; Dalkia ; etc. Je crois que l’idée est bonne et nécessaire. Mais tout n’est pas si rose dans la vie d’EdF.

Bruxelles envoie immédiatement le signal qu’étant donné la position dominante d’EdF toute restructuration doit être analysée au préalable par les services de la DGComp… ce n’est pas de bon augure. Hercule devra très certainement consentir un sacrifice aux dieux de Bruxelles (mise en concurrence des concessions hydrauliques ?) pour surmonter cette difficulté.

Les partenaires sociaux (un autre des problèmes structuraux d’EdF) se lancent contre le projet. Les quatre organisations représentant le salariat d’EDF (CGT, CFE-CGC, CFDT, FO) ont dénoncé un projet qui, à leurs yeux, marque une « désintégration » du modèle d’EDF rassemblant historiquement production et distribution d’électricité. Ils annoncent des mouvements sociaux pour s’opposer à Hercule, à la réforme des retraites, à la fermeture des centrales au charbon…

Face à ces signes, et surtout parce qu’il s’attend à un automne agité, l’Etat actionnaire décide qu’il vaut mieux aborder ce sujet plus tard ; ou jamais, on verra… le projet Hercule est mort. Il y a suffisamment de héros dans l’Olympe qui pourront donner leur nom à un autre projet lorsque la situation sera encore plus désespérée.

Personnellement, cela m’attriste de voir comment une grande entreprise, avec les actifs formidables qu’elle possède et des managers qui sont la référence de tout le secteur, se désintègre aux mains d’un actionnaire inconscient ou insouciant.

De tout cœur, je souhaite la meilleure des chances à mes amis d’EdF.

Antonio Haya

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