Crise Ukrainienne : comment la dépendance au gaz russe menace t’elle la sécurité d’approvisionnement énergétique de la France, et plus largement, de l’Europe ?

« Maitre du Kremlin », comme on se réfère souvent à Vladimir Poutine, celui-ci est certainement passé maître dans le maniement du gourdin… mais c’est aussi un colosse aux pieds d’argile. In fine, que peut-on esquisser des conséquences énergétiques de la crise actuellement orchestrée autour de l’Ukraine, en France et plus largement en Europe ?

La Russie, encore 2ème puissance militaire mondiale, dotée de l’arme atomique et autres missiles hypersoniques, regarde vers son passé avec nostalgie. Poutine n’a-t-il pas déclaré en 2005 que la chute de l’URSS a été la plus grande catastrophe géopolitique du 20ème siècle ? Mais la Russie, avec ses 140 millions d’habitants, n’est que la 12ème économie mondiale, avec un PIB égal à 50% de celui de la France, à un niveau comparable à celui de l’Australie ou du Brésil…

3e producteur de pétrole et de gaz naturel du monde, 6e pour le charbon, et surtout, 2e exportateur de pétrole et 1er exportateur de gaz naturel et 4e de charbon, la Russie est extrêmement dépendante de ses exportations de ressources naturelles, qu’elle pourrait difficilement risquer de mettre à mal.

Les termes de cette équation sont donc limpides, et la dépendance de l’Europe aux importations de gaz et de produits pétroliers russes est à mettre en miroir à celle de la Russie à l’Europe.

L’introduction ci-dessus était déjà écrite le 24 février dernier, avant le lancement de l’invasion de l’Ukraine par Vladimir Poutine… mais là où la suite de l’article allait être basée sur l’hypothèse d’une approche rationnelle par Poutine et son cercle, les évènements de ces 2 dernières semaines ont complètement rebattu les cartes !

Où en sommes-nous ?

Avec un sens du timing implacable, Poutine a attendu le lendemain de la clôture des Jeux Olympiques de Pékin le dimanche 20 février pour lancer son processus diabolique – histoire de ne pas froisser son allié objectif contre l’Occident qu’est Xi Jinping–: annonce de la reconnaissance des « républiques populaires » de Donetsk et de Lougansk dès le lundi 21, signature d’accords d’amitié, de coopération et d’assistance dans la foulée, et annonce de l’envoi de forces de « maintien de la paix » russes… des mouvements de jeu d’échec encore « rationnels » en apparence, que certains cyniques, comme Trump, ont qualifié de « génie » !

Mais ensuite, sans doute terrassé par le souvenir et sa haine de la révolution ukrainienne de 2014 (révolution de Maïdan), qui avait culminé avec la destitution du président pro-russe Ianoukovytch le 22 février 2014, et sa fuite vers la Russie le 23 février justement, Poutine n’a pas pu se retenir plus longtemps de vouloir renverser par la force le gouvernement pro-européen qui dirige l’Ukraine depuis cette date – et qui représente à ses yeux un très mauvais exemple pour son propre peuple, soumis à des dictatures de toutes natures, sans discontinuer, depuis la nuit des temps… les tsars, les dirigeants soviétiques, et maintenant le « petit » tsar Poutine.

Son discours annonçant l’invasion de l’Ukraine le jeudi 24 février à l’aube était le coup d’envoi d’évènements plus vus en Europe depuis 1945 : déchainement de violence militaire aveugle contre les civils ukrainiens avec un prétexte surréaliste (« dénazification » de l’Ukraine, fin du génocide dans le Donbass…).

Une nouvelle ère mondiale venait de s’ouvrir, mais l’Occident – Europe et États-Unis – ont alors fait montre d’une détermination qui a dû surprendre Poutine : mise au ban économique et financière sans précédent de la Russie, rupture des relations bancaires, aériennes, maritimes, culturelles etc.

Et Poutine est certainement engagé dans une course contre la montre : la « raspoutitsa » (saison des mauvaises routes, du fait de la fonte des neiges ou des pluies d’automne s’annonce pour mi-mars), elle qui a déjà joué de bien mauvais tours à d’autres envahisseurs célèbres comme Napoléon ou Hitler ! Quelques semaines avant de voir les chars russes complètement enlisés dans la boue…

Et l’énergie dans tout ça ?

Le chancelier Scholz, contraint et forcé, a annoncé dès le 23 février la suspension du processus de certification du gazoduc Nord Stream 2, partie d’un premier train de sanctions européennes suite à l’envoi de troupes russes dans le Donbass. C’était sans imaginer la suite, avec l’invasion de toute l’Ukraine lancée le lendemain matin !

Dépôt de bilan de la société Suisse gérant Nord Stream 2 le 1er mars, tous ses employés licenciés… mais plus d’une semaine après le début de l’invasion de l’Ukraine, le gaz russe continue d’arriver en Europe :

A remarquer, les flux de gaz russes avaient déjà fortement diminué depuis 1 an, enclenchant la remontée des prix du gaz en Europe – et contribuant à remplir les caisses de la Russie en devises…

Qu’en conclure ?

Malgré le déchainement de folie actuelle, quelques éléments de la Russie se comportent encore de façon rationnelle. Et pour cause :

Combien de temps cela durera-t-il ? Malheureusement, avec les sanctions bancaires décidées contre les entreprises russes, les paiements pour les achats de gaz russe vont vite s’assécher. Pourquoi Gazprom continuerait alors ses livraisons à l’Europe ? Pour l’instant, Sberbank et Gazprombank, les deux banques les plus impliquées dans les exportations de matières premières énergiques de la Russie, ont été épargnées de l’exclusion du système Swift par les européens… mais pour combien de temps ?

2 scénarios – extrêmes – sont maintenant devenus vraisemblables : soit Poutine arrive à accomplir son dessein funeste, réduisant l’Ukraine à sa botte, ou celle-ci arrive à résister, et l’armée russe se retire, embourbée, ridiculisée par l’incompétence de son commandement, l’imprévision de sa logistique etc.

Le verdict devrait tomber assez vite – une question de quelques semaines au plus.

Le 2ème cas, plus réjouissant pour l’Occident en apparence, pourrait malheureusement déraper vers une déstabilisation interne de la Russie, une guerre civile, aux conséquences imprévisibles.

Concernant l’énergie – et toutes les denrées dont la Russie est fortement exportatrice comme le blé, les engrais, certains métaux etc. – les 2 scénarios se rejoignent malheureusement : l’Occident, et l’Europe en particulier, risquent fort de basculer dans un monde durablement sans gaz ni pétrole russe.

C’est ce qu’anticipent les marchés, qui ont propulsé le pétrole à près de 120$ le baril – des niveaux plus vus depuis 2014, et surtout le gaz en Europe à plus de 200 €/MWh le 4 mars – soit en équivalent pétrole un prix du baril hallucinant de 380 $ au taux de change €/$ actuel !

A de tels niveaux, la consommation de gaz en Europe va chuter fortement. Si les secteurs résidentiels et tertiaires resteront « protégés » pour un temps, les usages industriels et pour la production d’électricité vont être sérieusement remis en question. En France comme en Allemagne par exemple, la répartition entre usages du gaz naturel dans les secteurs résidentiel/tertiaire, industrie et production d’électricité et de chaleur est assez semblable : de l’ordre de 50%-25%-25%. Le gaz risque donc fort d’être éliminé dans l’industrie, et repoussé dans la production d’électricité par le charbon, et la non-clôture de centrales nucléaires.

D’autres mesures, comme celles juste proposées par l’AIE, pourraient réduire la dépendance de l’Europe au gaz russe d’un tiers en 1 an : accès à d’autres sources d’approvisionnement, en substitution aux contrats long-terme avec Gazprom en voie d’extinction, accélération du développement des énergies renouvelables, économies d’énergie pour le chauffage, en réduisant la température sous les 22°C constatés en moyenne actuellement en Europe… si la sortie de l’hiver cette année devrait se négocier sans trop de problèmes, l’hiver 2022-2023 risque d’être très difficile.

Concernant le recours à d’autres sources d’approvisionnement, les solutions sont malheureusement assez limitées. Quelques volumes d’importations supplémentaires par pipeline depuis la Norvège, l’Azerbaïdjan voire l’Algérie pourraient être dégagés, mais faibles, et une augmentation des importations de GNL, même aux prix actuels, serait là aussi sans commune mesure avec la disparition des importations russes, si elle devait arriver.

Le Qatar a signalé qu’il était prêt à aider l’Europe, mais que, produisant déjà au maximum de ses capacités, la possibilité d’augmenter les exportations vers l’Europe était limitée, du fait de ses contrats long-terme le liant avec ses clients en Asie. De même, les exportations de GNL des États-Unis ont fortement rebondi après la crise du Covid-19, et sont proches des capacités maximum – et certaines voix commencent à s’élever aux États-Unis, s’alarmant de l’effet sur le prix domestique du gaz naturel qu’aurait une augmentation des exportations de GNL : le Henry Hub a augmenté de 20-30% depuis le milieu de l’an dernier, contribuant à la poussée inflationniste aux USA. Et en tout état de cause, les capacités d’importation et de regazéification de l’Europe sont limitées.

A plus long terme, après avoir ressuscité l’Otan, l’unité européenne et mené à une prise de conscience géopolitique globale d’un affrontement inéluctable entre dictatures et régimes démocratiques, Poutine pourrait favoriser une transition énergétique en profondeur ! Le nucléaire a déjà retrouvé les faveurs du public, et concernant les énergies fossiles, gaz en premier lieu, l’envolée des prix rend les alternatives biosourcées économiques. Avec des prix de marché dépassant durablement les 80-100 €/MWh, le biogaz/biométhane devient tout à fait compétitif, ainsi que l’hydrogène vert, avec le potentiel de remplacer toutes les importations de gaz russe à l’horizon 2040.

Et entretemps, sous la pression de prix extrêmement élevés, la « sobriété » énergétique deviendra de mise. Une maigre consolation, qui n’excuse en rien le comportement inacceptable de Poutine.

Philippe Lamboley

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Expérience professionnelle

Céline, jeune active dynamique, a fait ses premiers pas dans le monde du travail dans le domaine du tourisme en tant que community manager au Loups du Gévaudan, en Lozère. En rejoignant l’équipe HES en novembre 2021, elle a souhaité diversifier ses connaissances : se former dans le secteur énergétique, se spécialiser dans les stratégies marketing afin de développer les relations clients de l’entreprise ; tout en approfondissant ses compétences en coordination et gestion de projets.

Formation

Céline est diplômée d’une double licence Espagnole – Anglais en Langue, Littérature et Civilisation Etrangère à la Sorbonne IV (2018). Elle a aussi obtenu un Master II en Direction de Projets ou Etablissements Culturel, spécialité Tourisme International. Elle a également étudié à l’étranger, à University of London (Angleterre) et Universidad de Morón (Argentine).

Céline Haya Sauvage

Responsable Marketing

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« La décarbonisation des secteurs de l’énergie et des transports est sans doute aujourd’hui le principal moteur économique de l’industrie. »

Expérience professionnelle

Il a débuté sa carrière dans le génie civil en tant que chef de projet en France, en Martinique et en Australie. Par la suite, il devient directeur général d’une filiale au Venezuela. En 1992, il crée une filale pour Dalkia en Allemagne (chauffage urbain, cogénération et partenariats) et représente Véolia en Thaïlande. En 2000, il a ouvert le bureau commercial d’Endesa en France pour profiter de la libéralisation du marché de détail. A partir de 2006, en tant que responsable du développement chez Endesa France, il a dirigé le plan d’Endesa pour la production à cycle combiné gaz en France et a simultanément développé le portefeuille éolien et photovoltaïque de la Snet. Philippe Boulanger a ensuite travaillé pendant 3 ans au siège d’E.ON pour coordonner les activités de l’entreprise en France. Il a été fortement impliqué dans le projet français de renouvellement de la concession hydroélectrique. En tant que Senior Vice President – Project Director chez Solvay Energy Services d’avril 2012 à février 2014, il était en charge des projets de déploiement H2/Power to gas et d’accès direct au marché européen. Philippe est un expert pour HES depuis 2014.

Formation

Philippe Boulanger est ingénieur diplômé de l’Ecole Polytechnique et de l’Ecole Nationale des Ponts & Chaussées (France) et possède une expérience combinée de plus de 25 ans en énergie et infrastructures. En plus de l’anglais, M. Boulanger parle couramment le français, l’allemand et l’espagnol.

Philippe Boulanger

Electricity Expert

HES-Philippe-Boulanger
« Le monde est en train de changer. De nouveaux investisseurs accordent une attention particulière au secteur de l’énergie alors que les acteurs historiques adaptent leur position sur le marché. »

Expérience professionnelle

Antonio a commencé sa carrière dans le secteur de l’électricité en 1991 en tant que membre de l’équipe du directeur général de Sevillana de Electricidad (Espagne). En 1997, il était responsable de la réglementation commerciale chez Endesa Distribution. En 2000, il rejoint le département M&A européen d’Endesa. Il a été nommé CEO d’Endesa Power Trading Ltd en 2003. En 2004, il devient Directeur de la gestion de l’énergie de la SNET (France) et en 2008, il est nommé Directeur Général de cette société. En 2009, il a occupé le poste de Directeur du Développement Entreprise d’E.ON France. En 2011, il a fondé Haya Energy Solutions (HES), une société de conseil qui aide les entreprises à optimiser leur chaîne de valeur : de la définition de la stratégie aux opérations quotidiennes, en s’appuyant sur une solide expérience et une bonne compréhension de l’industrie de l’énergie. De 2015 à 2018, Antonio a été Président de Celest qui opère 2 CCGT françaises (420MW chacune), détenues par KKR. Fin 2018, il rejoint Asterion Industrial Partners, un fonds d’investissement dédié aux infrastructures, en tant que partenaire opérationnel.

Formation

Ingénieur industriel de l’Ecole Supérieure d’Ingénieurs de Séville (Espagne) et titulaire d’un MBA de Deusto (Espagne).

Antonio Haya

CEO